Allez voter le 7 juin, pour donner tort à l’Europe des mollassons et des eurosceptiques.
Tous les instituts de sondage dans les 27 pays européens convergent vers le constat que les élections pour le Parlement européen s’annoncent comme un désastre en termes de participation. Selon les pays, la participation annoncée s’échelonnerait entre 20 et 40%. C’est franchement médiocre. L’intérêt des électeurs semble inversement proportionnel à l’avancée de la construction européenne. La France n’échappe pas à ce phénomène.
Il y a à cela plusieurs explications.
Une première explication porte sur la méconnaissance des institutions européennes et au sentiment répandu dans l’opinion que le Parlement européen n’a qu’un rôle marginal à jouer.
Ceci est en grande partie vrai. Le pouvoir en Europe est en effet surtout dans les mains du Conseil bien plus que du Parlement ni de la Commission : c’est-à-dire en théorie dans les mains des gouvernements, mais plutôt en réalité des représentants permanents et de leurs adjoints dans les groupes de travail dudit Conseil - autrement dit des fonctionnaires nationaux en poste dans les délégations à Bruxelles. Le Parlement, malgré de timides extensions de son pouvoir au gré des Traités, est encore loin d’être l’organe décisionnel et de contrôle démocratique que l’on connaît au niveau national en Europe. On alimente aussi beaucoup d’illusions sur le pouvoir de la Commission : à quelques exceptions près, son rôle est surtout de préparer des textes et de gérer un budget.
Ceci dit, dans le cas au moins de la France, les électeurs ne savent toujours non plus, au niveau national, pour quoi et pour qui ils votent lors d’élections législatives, régionales, cantonales voire municipales. Nombre de ces instances élues ont d’ailleurs un rôle marginal et la tradition centralisatrice de la France confère, en l’espèce, énormément de pouvoir à l’administration. Pourtant, l’abstention pour des élections nationales et locales est moins forte que lors des élections européennes.
Une autre explication et souvent avancée : les électeurs ne s’intéresseraient plus à l’Europe.
D’une part parce l’Europe se fait, avec ou sans eux. Dans le cas français, la dernière fois que les électeurs français ont été appelés à voter sur une question européenne majeure fut en 2005 pour la Constitution. Or les gouvernements ont floué les urnes en la reformulant avec un ou deux changements cosmétiques dans le Traité de Lisbonne. Le fait que ce Traité contienne plein de bonnes choses (l’auteur de ces lignes a voté « oui » en 2005) ne retire rien au fait que la seule utilité des « non » populaires semble d’avoir retardé une inéluctable adoption, de toutes les façons décidée par les gouvernements. En l’espèce, le Parlement européen est ici bien innocent puisque ce sont les gouvernements nationaux qui ont été les décideurs d’un Traité taillé sur mesure. N’empêche, l’Europe est fautive malgré elle (reste à voir comment les Irlandais réagiront lors de leur deuxième vote).
Ensuite, récemment, l’Europe a été bien décevante en se mettant d’elle-même hors jeu dans la réponse à la crise financière par la faiblesse de ses propositions et de son leadership. Certes des pays européens ont joué un rôle important lors du G20 de Londres. Mais l’Union européenne, en tant que force institutionnelle, a été pour le moins pusillanime. Devant des gouvernements avançant en ordre dispersé dans la défense de l’intérêt national, personne n’a su mettre en avant un intérêt « européen » par des idées nouvelles. Il ne faut pas s’étonner que le citoyen européen sanctionne aujourd’hui « l’Europe » en n’allant pas voter. Et il est difficile dans ces circonstances de donner pleinement tort aux eurosceptiques.
Ceci dit, une troisième explication permet de mieux comprendre cette situation : il y a aussi un intérêt politique à pérenniser un système dans lequel les gouvernements et les grands partis nationaux tirent leur épingle du jeu.
Les dirigeants des gouvernements nationaux et des administrations nationales n’ont en effet pas tellement d’intérêt à ce que des institutions comme la Commission ou le Parlement soient pilotées par des personnalités politiques à fort leadership. Mieux vaut qu’elles soient domestiquées et qu’elles évitent de faire trop d’ombre au Conseil. Ce d’autant plus pour un « grand » pays comme la France, pour qui il suffit de s’entendre avec les autres « grands » pour définir l’essentiel des orientation des politiques européennes. On prête ainsi à l’actuel Secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes un cri du cœur (qu’il dit avoir regretté par la suite) selon lequel il « aime la Commission lorsqu’elle est faible ». Regrettée ou non, cette phrase montre bien l’état d’esprit de notre administration et de nos politiques à l’égard des institutions européennes.
Or il y a deux conséquences immédiates à cette mainmise nationale:
- d’une part cela contribue à la désaffection des opinions publiques des « petits pays » qui voient dans le pouvoir des « grands » un « directoire ». L’euroscepticisme tchèque par exemple est largement issu de ce sentiment. Mettez-vous à leur place : à quoi sert de voter pour une Europe essentiellement dirigée par Paris, Berlin et Londres ?
- d’autre part les principaux partis politiques n’ont pas énormément de motivation à composer leurs listes pour le Parlement avec des personnalités de premier plan si le pouvoir n’y est pas: l’Europe servirait plutôt de réservoir pour les personnalités politiques en recyclage dans l’espoir d’un avenir national voire si encombrantes qu’on ne sait pas les recaser ailleurs. Bref, un fromage ou une sanction (ce dont plusieurs ministres du gouvernement français actuel, à qui l’on a suggéré de figurer sur ces listes, ont d’ailleurs une conscience aiguë).
En outre les partis politiques n’ont pas non plus beaucoup d’intérêt, pour des raisons domestiques, à stimuler une véritable campagne électorale à l’occasion des Européennes. Le scrutin de liste y aide : quelle que soit la participation, les premiers sur chaque liste seront de toute façon élus et seules les listes au-delà d’un certain seuil seront représentées. Bref, les résultats sont largement écrits d’avance et autant réserver ses forces pour les scrutins nationaux qui ont, eux, un véritable enjeu de pouvoir. En outre, avec une faible participation, le risque que ces élections puissent être interprétées comme un test électoral national est réduit. C’est valable aujourd’hui, en France, tant pour le gouvernement que pour une opposition moribonde. Mieux vaut faire croire, dans l’intérêt de nos politiques, que la désaffection est pour l’Europe et qu’elle n’est pas pour eux. Il ne faut guère s’étonner si la campagne électorale pour les Européennes est si courte et si ennuyeuse.
Alors finalement, qui va voter le 7 juin pour élire des candidats peu attractifs à une assemblée improbable ?
Il y aura d’une part la minorité civique qui va voter à toutes les élections.
Il y aura d’autre part les europhiles qui rêvent à des lendemains idéalisés.
Il y aura enfin – et ils pourraient bien constituer l’essentiel des suffrages exprimés – les jamais contents, qu’ils soient de gauche ou de droite, bref des gens sur qui il ne faut pas trop compter pour faire avancer les choses.
Mais vous, si vous êtes un électeur modéré, plutôt en faveur de l’Europe même si vous ne savez pas trop ce que c’est, allez-vous voter ?
Peut-être pas et c’est un tort.
Déjà parce que, comme dans toute élection, si vous ne votez pas, leur résultat ne reflétera pas votre opinion mais celle des votants et avec une participation si faible, ce sera la minorité votante.
Ensuite et surtout parce que le problème réside dans le système et qu’en allant voter vous donnez une chance au système pour se réformer.
L’Europe est en devenir et hérite des avatars de progresser pas à pas. Le Parlement est faible parce qu’il a été pensé au départ comme une assemblée consultative et n’obtient que peu à peu quelques pouvoirs.
Or un Parlement européen composé pour partie de rejetés de la politique nationale et pour partie d’euro sceptiques aura bien du mal à prouver sa légitimité. Si les partis politiques, comme nous l’avons dit, s’y intéressent peu, c’est aussi pour cette raison. Si le Parlement n’est pas « légitime » ce n’est pas non plus encourager les gouvernements nationaux à lui faire confiance : il n’y a pas qu’une question de pouvoirs dans la mainmise du Conseil sur les affaires de l’Europe. Il y a aussi une question de légitimité des institutions entre elles. Sans confiance et sans légitimité, un Parlement faible ne sera pas en mesure d’exercer de manière équilibrée son contrôle démocratique. Il sera encore moins en mesure de peser en faveur d’indispensables réformes institutionnelles, au-delà du Traité de Lisbonne, pour faire de l’Union européenne une véritable enceinte démocratique.
Bref, vilaine poule et mauvais œuf.
Le paradoxe, c’est que malgré le faible attrait de ces élections et des candidats, ce n’est qu’une participation importante de l’électorat aux élections européennes qui permettra d’avancer.
Si vous allez voter et donnez un mandat à vos représentants, vous accentuerez sur eux la pression pour s’intéresser à ce mandat. Si vous allez voter, vous donnerez plus de légitimité au Parlement européen. Si vous allez voter, vous montrez que vous donnez de l’importance à la démocratie en Europe. Si vous allez voter, vous avez une chance d’influencer l’évolution à long terme de l’Union européenne au lieu de la laisser se dérouler sous vos yeux sans rien faire.
Le Parti Libéral Démocrate n’est pas présent à ces élections. Il a besoin de votre soutien pour l’avenir et pour défendre des idées nouvelles.
En attendant, votez le 7 juin pour donner raison à plus de démocratie européenne.
Le courrier de Bruxelles
